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Chroniques d'un catho ordinaire

Reflexions et partages d'articles sur la sphère catholique

Tourisme ?

Publié le 6 Juillet 2015 par Yo

Ci-dessous un intéressant article de Falk van Gaver paru dans La Nef n°272 de juillet-août 2015 :

Pourquoi partons-nous en vacances ? Pour trouver ailleurs ce qui nous manque ici et maintenant, dans notre vie quotidienne ? Un sentiment de liberté, de légèreté, ou même d’irresponsabilité ? Sans doute. Mais dès lors, voir les vacances comme un divertissement, c’est prendre le risque de regarder le monde comme une galerie commerciale ou un parc d’attraction. Et si le tourisme était, au contraire, le signe paradoxal d’un désir de racines ? Comme l’a souligné Christopher Lasch après Simone Weil, « le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines ». Alors, sans doute, oui, partons-nous ailleurs pour trouver ce qui nous manque ici, mais peut-être n’est-ce pas tant l’arrachement au quotidien que nous cherchons qu’un surcroît d’existence, qu’un supplément d’âme et de chair qui manque à nos existences hors-sol ?
C’est ce que pense Rodolphe Christin dans son excellent livre L’usure du monde (1), que chacun fera bien d’emporter cet été comme viatique et vaccin. Car le tourisme est pharmakon, remède et poison, médicament qui empoisonne en cherchant à guérir. Cherchant compulsivement à voir le monde, à atteindre l’existence, le touriste par son mouvement même défait et détruit la réalité qu’il espère étreindre, comme une vierge déflorée. Midas maudit, il transforme, si ce n’est en or ou en argent trébuchant et sonnant, en commerce tout ce qu’il touche. Le tourisme sexuel n’étant que la forme aboutie de cette universelle prostitution de toute réalité au marché touristique – fût-il équitable, solidaire, soutenable, etc.
Dès lors le problème se retourne. Car en réalité, de même que Guy Debord a pointé comment l’immigration massive montrait avant tout que nous étions déjà tous des émigrés sur notre propre sol, dans nos propres pays, le tourisme de masse, cette migration saisonnière aux mouvements browniens, montre que nous sommes tous, le reste de l’année, des touristes sédentaires – vivant nos vies en touriste, vivant la vie touriste. La tourista, tel pourrait être le nom évocateur de cette dolce vita de pacotille, « vie liquide » selon Zygmunt Bauman que d’aucuns, plus prosaïques, appellent « vie de merde ». Car la société marchande, sous quelque angle qu’on l’envisage, est diarrhéique : grand vidage, grand épandage de soi, grande dissolution de tout soi, de tout chez soi.
« Savoir rester chez soi », voilà ce qui sera le maître mot, si ce n’est du bonheur, du moins de la sagesse. Mais pour pouvoir rester chez soi, encore faut-il être chez soi, avoir un chez soi – reconstruire se réapproprier un chez soi. Une patrie, un pays.

Falk van Gaver

(1) Rodolphe Christin, L’usure du monde. Critique de la déraison touristique, Éditions L’Échappée, 2014, 112 p., 10 €.

Site de la revue : http://www.lanef.net

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