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Chroniques d'un catho ordinaire

Reflexions et partages d'articles sur la sphère catholique

Hommage à René Girard : la disparition d'un génie

Publié le 8 Décembre 2015 par Yo

ci-dessous texte de Henri Charrier paru dans La Nef de décembre 2015 :

René Girard, prophète de la violence apocalyptique, s’est éteint aux États-Unis à l’âge de
91 ans le 4 novembre dernier. Le 13 novembre une vague de violence inouïe frappait Paris. Ce contexte nous invite à méditer de toute urgence la pensée d’un anthropologue et philosophe majeur du XXe siècle. Catholique pratiquant, René Girard a déployé une démonstration époustouflante de la vérité chrétienn
e.

Parmi la trentaine d’ouvrages écrits par René Girard, nous retiendrons quatre livres majeurs qui jalonnent, sur cinquante années, les quatre grandes étapes de sa pensée.

En 1961, paraît Vérités romanesques et mensonges romantiques qui énonce la nature mimétique du désir. Chartiste de formation, René Girard découvre, à la lecture de chefs-d’œuvre de la littérature européenne écrits par des auteurs aussi divers que Shakespeare, Cervantès, Proust, Dostoïevski ou Stendhal, comment le fonctionnement des personnages mis en scène révèle le mécanisme du désir. « Une fois que ses besoins primordiaux sont satisfaits, et parfois même avant, l’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c'est l'être qu'il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu'un d'autre lui paraît pourvu. » Tel est le désir métaphysique.
Le désir ne vient jamais de soi mais toujours de l’autre. Sans l’autre, il n’existe pas de désir. Voilà la réalité cachée. Ainsi le fonctionnement du désir s’articule autour de trois pôles : le sujet désirant, l’objet désiré et le médiateur du désir (celui qui passe inaperçu aux yeux du romantique). Notre désir n’est jamais pur car dépendant de la médiation d’un tiers. La publicité en est une illustration évidente quand elle met en scène une tierce personne pour désigner l’objet à convoiter. Parfois les trois pôles reposent sur un seul individu comme l’illustre la coquetterie : sujet, objet et médiateur sont alors une seule et même personne. À l’opposé les romantiques pensent être la cause de leur désir qu’ils croient autonome, lui accordant ainsi une valeur de pureté, d’authenticité.
À partir de ce constat René Girard établit une distinction entre la médiation externe et la médiation interne. La première, s’exprimant entre deux individus dotés de statuts symboliques différents, est génératrice de désir mais ne déclenche pas de comportements rivalitaires, comme l’illustrent les figures de Don Quichotte et de son valet Sancho Pança : « Monseigneur, vous pourriez conquérir cette contrée. » Le maître de répondre : « Et je t’en ferai gouverneur. » Les objets à convoiter ne sont pas les mêmes. En revanche, la médiation interne fonctionnant entre des individus proches – le paroxysme de cet état étant la gémellité – favorise la rivalité, source de toutes les violences, car le même objet est alors désigné et donc désiré. Bientôt la querelle fera oublier l’objet pour ne se nourrir que d’elle-même, les cours de récréation nous en donnent moultes illustrations, les conflits militaires aussi. Ainsi l’homme est-il le plus violent de tous les animaux !

En 1972 est publié La Violence et le sacré qui décrit le mécanisme par lequel l’humanité archaïque apprivoise sa violence.
La mimésis, l’imitation existe dans le règne animal. Elle croît avec la complexité des êtres vivants. Un animal unicellulaire est autonome dès la mitose ; faute de pouvoir imiter sa mère dans l’apprentissage de la chasse, un félin ne pourra accéder à l’autonomie et mourra ; au sommet de la chaîne du vivant, l’homme a besoin de nombreuses années d’apprentissage, donc d’imitation, pour accéder à l’autonomie de l’adulte. Le plus mimétique des animaux est ainsi le plus violent. Cette violence ne trouve pas seulement sa source dans la prédation nécessaire à sa survie, mais principalement dans cette extrême capacité mimétique dont les sociétés primitives ont dû se protéger pour survivre.
La théorie girardienne permet de comprendre comment les crises collectives, au paroxysme des rivalités mimétiques que les Grecs appellent hubris, frappent cycliquement et nécessairement les communautés humaines primitives, menaçant l’existence même du groupe, et comment elles trouvent leur résolution. Dans la confusion générale des crises sacrificielles dont les scènes de lynchage donnent une perception, un individu, pour des motifs arbitraires, est unanimement désigné comme coupable du chaos. Ce bouc émissaire est mis à mort et purge instantanément la communauté de sa violence, la paix revient. Alors le coupable, de façon unanime, devient sauveur et divinité.
Ainsi, pour domestiquer la violence mimétique, naît le religieux archaïque, fondateur de toutes les cultures. Il s’articule autour de trois aspects : le mythe, c’est-à-dire le récit réaliste du meurtre fondateur (Romulus et Remus, Caïn et Abel, la République et le roi Louis XVI) ; les rites qui ont pour vocation de reproduire le sacrifice premier en l’euphémisant (remplacement de l’homme par l’animal) tout en conservant le bénéfice et l’efficacité du mécanisme (les sacrifices humains chez les Incas et la substitution du bélier lors du sacrifice d’Abraham) ; les interdits enfin, qui sont autant de différences, de cloisons s’interposant entre les individus et favorisant la médiation externe afin de diminuer l’intensité des rivalités. Ces interdits donneront naissance aux différents statuts, métiers et fonctions qui, au fil des siècles et au gré des lieux, constitueront la multiplicité des cultures et des sociétés. Ce ne sont donc pas tant nos différences qui favorisent les conflits mais bien davantage nos ressemblances. Le latin, mieux que le français, sait distinguer l’adversaire (hostis), celui qui a des intérêts divergents parce qu’éloignés, et l’ennemi (inimicus), celui qui est rival et possédé par la haine parce que proche.
Ainsi les différentes formes de culture découlant de ce mécanisme premier se déploient au gré des adaptations, les formes les plus pertinentes survivant. C’est pourquoi René Girard a pu être qualifié de Darwin des sciences sociales.

En 1978, Des choses cachées depuis la fondation du monde signe l’œuvre accomplie, l’anthropologie aboutie, le dévoilement évangélique.
L’humanité survivait grâce au mensonge efficace de la culpabilité de boucs émissaires que des sacrifices fréquents conduisaient au supplice et à la mort. Cependant des prophètes comme Job ou Joseph refusèrent ce mensonge et revendiquèrent leur innocence. Tel est le miracle biblique. Jusqu’alors et plus tard encore (les sorcières se penseront encore comme sorcières), les victimes happées par le tourbillon sacrificiel adhérent à l’idée de leur culpabilité. Cette rupture radicale de la représentation marque un tournant de l’histoire de l’humanité. Le processus de déconstruction du religieux archaïque est engagé, dès lors, rien ne l’arrêtera. La loi du talion qui prescrit des représailles proportionnées aux agressions marque un tournant par rapport à la vengeance sans limite. La Passion du Christ, agneau innocent, vient parachever cette déconstruction. On ne pourra plus croire, dès lors, au mensonge de Satan (l’accusateur en hébreu), prince de ce monde qui, pour en assurer l’ordre, désigne les boucs émissaires. Par son sacrifice ultime, Jésus sauve l’humanité de la faute originelle qui est le désir satanique (la concupiscence, l’envie et l’orgueil), et affirme l’innocence de tous les boucs émissaires. Débarrassée de la pensée magique, l’humanité, malgré les soubresauts de l’histoire, n’a cessé, depuis, de s’éloigner du mensonge sacrificiel, permettant ainsi l’émergence de notre modernité occidentale. Ne croyant plus aux sorcières, l’Occident chrétien a pu ainsi inventer la science.
Affirmant qu’un tel processus de dévoilement eut été impossible sans la Révélation divine, René Girard concilie ainsi une démarche rationnelle et la foi chrétienne.

En 2011, Achevez Clausewitz vient conclure cette œuvre unique et monumentale. « Le religieux invente le sacrifice ; le christianisme l’en prive. » La méconnaissance qui rendait possible les régulations sacrificielles ayant perdu toute efficacité, les processus de contamination mimétique connaissent et connaîtront de moins en moins de limites et feront monter la violence à son paroxysme. La Révolution française, les campagnes napoléoniennes, la révolution bolchevique et les deux guerres mondiales en sont la préfiguration. Le risque de destruction nucléaire, combiné à cette montée aux extrêmes décrite par Clausewitz, prédispose à la venue de l’Apocalypse, c’est-à-dire à la révélation de la violence humaine et à sa possible guérison dans la conversion des cœurs.

René Girard était un génie, c’était aussi un homme taquin, habité par une vraie humilité qui lui a permis de parler au plus grand nombre. Sa bienveillance fait de lui une belle figure de chrétien épris de beauté, de vérité et de bonté. Quoiqu’académicien, il n’a pas été reconnu, de son vivant, par l’Université française. Sans doute, comme l’écrit Jean-Claude Guillebaud, était-il, lui et Jacques Ellul, « deux penseurs chrétiens habités par une douceur de cœur qui ont été les déconstructeurs de la modernité ». La reconnaissance viendra en son temps.

Henri Charrier

Pour en savoir plus, on peut consulter la fiche Wikipédia sur René Girard (bien faite) et le site de l’ARM (Association Recherche Mimétique) : www.rene-girard.fr.
Nous renvoyons aussi au dossier sur René Girard publié dans La Nef n°190 de février 2008 ou à l’entretien que nous avions eu avec lui dans La Nef n°150 de juin 2004.

Source : La Nef N°276 de décembre 2015

http://www.lanef.net/t_article/hommage-a-rene-girard-la-disparition-d-un-genie-henri-charrier-26165.asp

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