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Chroniques d'un catho ordinaire

Reflexions et partages d'articles sur la sphère catholique

« Star Wars » : géopolitique d’un mythe

Publié le 29 Janvier 2016 par Yo

« Star Wars » : géopolitique d’un mythe

Ci-dessous un article de Jean-François Fiorina

Quand l’empire contre-attaque…

« Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous », déclare Georges Bush le 1er novembre 2001, après les attentats du 11 septembre. Il tient ainsi les mêmes propos que l’empereur Palpatine qui, dans l’épisode III (sorti en 2005) de la saga Star Wars, La Revanche des Sith, lance à Anakin Skywalker, futur Dark Vador: « Si tu n’es pas avec moi, alors tu es contre moi ».

Certes, le premier à avoir employé la phrase est Jésus, dans une tout autre saga… Mais on ne peut que souligner le parallèle. Et le paradoxe. Le parallèle, puisque les films de la série Star Wars semblent proposer une lecture géopolitique propre à l’Amérique contemporaine.

Le paradoxe, puisque la puissance américaine y est dépeinte comme plus ambiguë qu’il n’y paraît. Tout comme les films consacrés aux superhéros, la « Guerre des Étoiles » en dit long sur le pays des Blockbusters. Star Wars révèle ainsi le risque, pour les États-Unis, d’un basculement du « côté obscur de la force ».

Mais son succès en fait aussi un objet et un vecteur de la mondialisation.

La sortie de l’épisode VII, au mois de décembre 2015, a constitué un événement planétaire. Le « Nouvel Ordre » a remplacé l’Empire, mais quel que soit le nom des forces du Mal, le vocabulaire de la géopolitique est au coeur de l’intrigue. Il montre que la puissance fascine, quel que soit le côté de la force qu’elle choisit.

Une lecture de l’histoire des empires

La première lecture du film qui s’impose est celle d’une réflexion sur l’histoire. Star Wars aborde les notions de puissance, de République et d’Empire. C’est ce que montre un article publié en ligne sous un pseudonyme de circonstance : « Master Yoda ».

L’auteur montre que le basculement de la République à l’Empire s’opère suivant un schéma semblable à celui de l’Empire romain. La République, incapable de contrôler son territoire et corrompue par les ambitions personnelles, finit par tomber dans les mains d’un ambitieux, Palpatine, qui, tout en conservant les apparences, en fait un Empire.

C’est ce que narrent les épisodes I, II et III de la série Star Wars. Comme l’analyse l’auteur : « Cela n’est pas sans rappeler Auguste (le fils adoptif de César) qui, après avoir vaincu Marc Antoine en Egypte, s’était posé comme le ‘restaurateur’ de la République romaine suite aux guerres civiles alors qu’en réalité, le régime glissait déjà vers un système monarchique. »

Mais la fascination exercée par les « méchants », particulièrement bien réussis (si bien que Dark Vador en volerait presque la vedette à Luke Skywalker), appelle aussi la référence aux systèmes totalitaires du siècle dernier.

L’alignement des guerriers en armure – les bien nommés Stormtroopers - et la rhétorique de l’Empire et du Nouvel Ordre rappellent les grandes parades des années 1930 en Allemagne, en Italie ou en URSS : « Hitler et Palpatine, ce sont deux incarnations du Mal, le premier représentant la barbarie nazie, le second la menace Sith ». Et la résistance s’organise sur les valeurs universelles d’égalité et de liberté.

Deux types de guerres sont également face à face. Les armées de l’Empire et les forces de la République, armées régulières, mais aussi Nouvel Ordre contre Résistance, qui, dans l’épisode VII, vient en appui aux forces républicaines pour des actions de « guerre irrégulière » (Gérard Challiand).

Sans compter les Ewoks qui mènent une véritable guérilla sur la planète Endor, dans l’épisode VI. Étonnamment, pour une saga conçue au début des années 1970, la rhétorique de la guerre froide n’est guère prégnante, car la victoire éclair de l’Empire semble résoudre l’antagonisme de deux blocs sur le temps long.

Les revers américains au Vietnam laissent-ils penser qu’une telle issue à la guerre froide était possible ? L’auteur de l’article ne va pas si loin. Mais il est indéniable qu’histoire politique et géopolitique des conflits charpentent chaque épisode. Ce qui pose la question du rôle des États-Unis.

Une critique de l’impérialisme américain…

Tout ce qui a été dit précédemment reste vrai, mais devient plus complexe si on lit une interview récente, publiée en ligne la veille de la sortie de l’épisode VII, de l’historien Thomas Snégaroff, directeur de recherche adjoint à l’IRIS.

D’emblée, l’auteur propose une idée forte : « Lucas évoque, pour modèle de Palpatine, non pas Hitler ou Staline, comme beaucoup l’ont imaginé, mais Richard Nixon. Star Wars, c’est non seulement l’Amérique, mais c’est une Amérique qui s’est dévoyée, qui a cédé à la tentation de l’empire, comme l’avaient craint les pères fondateurs. »

Ainsi, Star Wars, imaginé en 1976 par Georges Lucas, serait un pur produit de l’Amérique qui doute et porte sur elle-même un regard critique. Scandale du Watergate, guerre du Vietnam : l’Empire est l’Amérique qui a perdu ses valeurs et n’a conservé que la puissance, sans la charpente morale censée la légitimer.

Du coup, cette puissance agit uniquement pour se maintenir, motivée essentiellement par la peur. Le destin d’Anakin devenu Dark Vador en est la métaphore : « La clé de ce passage de la clarté à l’obscurité, aussi bien pour Anakin que pour Amérique, c’est la peur ».

On pourrait dire également que c’est la sortie de l’innocence. Ce qui justifie la référence aux Pères fondateurs des États-Unis, qui avaient prudemment souhaité un État qui se garde de toute tentation impérialiste.

Ainsi, les personnages qui combattent au nom du Bien ne sont pas naturellement belliqueux : ils sont contraints à la lutte par amour de la liberté. Y compris pour leur liberté strictement individuelle, une constante du cinéma américain qui assure par exemple la popularité du personnage de Han Solo.

L’autre critique implicite présente dans les films porte sur le rapport au territoire. L’Empire est caractérisé par sa volonté de posséder toujours davantage de planètes et d’espaces intersidéraux, stérilisant ainsi la libre circulation des idées et des marchandises que la République devait garantir, et qu’elle n’a pas réussi à assurer.

C’est ce que montre, au début de l’épisode I, la rivalité avec la Fédération du commerce. C’est donc aussi d’une guerre économique que part le grand cycle de conflictualité qui marque l’ensemble de la série. Une façon pour Lucas de critiquer la mainmise des grands intérêts économiques sur la vie politique ?

… devenue symbole de la puissance des États-Unis

Thomas Snégaroff montre aussi que, très paradoxalement, la saga a réussi à devenir, dès les années 1980 et au grand dam de son concepteur, un outil au service de la puissance des États-Unis.

Ronald Reagan s’approprie la rhétorique des films et le potentiel d’audience des millions de « fans », souvent jeunes : « En deux discours, à deux semaines d’écart, Ronald Reagan va utiliser les mots ‘empire du mal’ – pour beaucoup d’Américains, via la tonalité biblique, c’est évidemment une référence à Star Wars – et lancer l’Initiative de défense stratégique, présentée dans les médias dès le lendemain comme ‘la guerre des étoiles’ ».

En soulevant la question de la famille et des rapports père-fils, les films conviennent bien à un discours conservateur. La plupart des conflits proviennent en effet de questions d’autorité du père : entre Luke et Anakin puis, dans l’épisode VII, entre Han Solo et son fils.

Selon Thomas Snégaroff, cette récupération est pour Lucas un véritable traumatisme, qui va l’engager à penser autrement la seconde trilogie – les épisodes I, II et III : « La réponse de Lucas aux Républicains sera de montrer comment le basculement vers la dictature se fait de l’intérieur même du système ».

Par une étonnante « ruse » dont l’Histoire, selon Hegel, est coutumière, la sortie de l’épisode I précède de très peu le 11 septembre 2001. Et encore une fois, la saga semble donner un sens aux événements : « Ce qui a été vrai avec Reagan l’a été aussi avec Bush, comme une prescience : le premier opus de la prélogie [nouvelle trilogie précédant la trilogie originale,NDLR] sort en 1999, deux ans avant le 11 septembre, avant le Patriot Act… Lucas montrait il y a quinze ans comment on pouvait arriver à nier les libertés au nom de la sécurité ».

Reste à savoir si l’épisode VII se montrera également visionnaire !

Derrière les interprétations, reste un élément incontestable : du point de vue économique et culturel, Star Wars est l’un des principaux vecteurs du soft power américain (cf. également note CLES n°133, « Un monde mis en scène, la géopolitique selon les séries TV américaines », 15/05/2014).

En témoignent notamment le nombre de spectateurs (4 millions d’entrées en France en une semaine, 500 millions de dollars encaissés dans le monde sur la même période), ainsi que l’incontestable succès des nombreux produits dérivés.

Quant à la sortie du film, elle a suscité une véritable hystérie, même dans des pays pourtant politiquement hostiles aux États-Unis, comme la Chine le 9 janvier 2016. Star Wars ressemble donc à beaucoup d’autres produits culturels américains, nés dans le monde de la contestation et récupéré par le marché, à l’instar du rock puis du rap.

Sa spécificité réside dans le fait que le propos même du film touche à des fondamentaux comme le pouvoir, la conquête ou la défense des libertés. Ce qui accroît sa capacité à être reçu partout dans le monde. Dès lors, Star Wars n’est pas simplement un produit mondialisé : il est une allégorie de la mondialisation.

Pour aller plus loin :

  • « République, Empire, pouvoir : les références historiques dans Star Wars », par ‘Master Yoda’, various-streaming.e-monsite.com, 13/12/2014 ;
  • « Dans ‘Star Wars’, il y a une dimension religieuse, mais surtout politique », entretien avec Thomas Snégaroff, Libération, 15/12/2015 ;
  • Star Wars, la philo contre-attaque. La saga décryptée, par Gilles Vervisch, Editions Le Passeur, 09/2015, 256 p., 18,90 €.

Source de l'article : http://notes-geopolitiques.com/quand-lempire-contre-attaque/

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